Création artistique et (in)achèvement

afficheJournées d’étude les 15 et 16 mai 2014 à la Maison de la Recherche, Lille 3.

Responsables : Jessica Wilker et Barbara Bohac

Programme (au format PDF)

Journées d’étude « Création artistique et (in) achèvement » 15-16 mai 2014, Université de Lille 3

Les deux journées d’étude sont consacrées à la question de l’inachèvement en art, envisagée au point de vue des formes (« inachevées », « non finies », « trouées », fragmentaires…), et au point de vue du processus créateur lui-même (le travail d’élimination, de soustraction ou le recours au blanc tendant alors à devenir un moment fondamental dont l’œuvre porte la trace ou l’inscription).

Que ce soit à travers la reconnaissance de l’esquisse comme œuvre à part entière, l’esthétique romantique du fragment ou l’« inachèvement définitif » de certaines œuvres modernes, la question de l’inachèvement engage la définition même de l’œuvre d’art. Cette question est souvent considérée comme consubstantielle à la modernité ; on étendra cependant l’examen à ses manifestations antérieures au XXe siècle, depuis les Lumières.

Journée 15 mai 2014 : L’esquisse et le croquis : l’invention d’une esthétique nouvelle

À partir du XVIIIe siècle, on assiste à une valorisation esthétique de l’esquisse et du croquis. Ces formes sont associées au libre exercice de l’imagination, opposé à la raison servante des règles et au travail minutieux de l’artiste. Leur aspect vague ou sommaire, leur inachèvement, sont valorisés en tant qu’appel à l’imagination du spectateur, libre de suppléer ce qui manque. On voit dans la rapidité d’exécution tantôt un moyen de doter la représentation de vie (Diderot, Baudelaire) et d’énergie (Delacroix), tantôt la garantie d’une transcription fidèle du sentiment, de l’impression ou de la vision.

Cette valorisation de formes plastiques mineures exerce une influence sur la littérature, comme en témoignent les titres d’œuvres (Croquis parisien (s) chez Huysmans ou Verlaine, Esquisses parisiennes chez Banville…) ou les figures de dessinateurs dans les œuvres littéraires (Coriolis chez les Goncourt., Constantin Guys chez Baudelaire…). La littérature cherche à transposer les caractéristiques de ces formes plastiques et à s’approprier leurs visées.

La journée d’étude serait consacrée à cette invention d’une nouvelle esthétique de l’esquisse, qui s’édifie en dehors des cadres et des dogmes académiques ; en particulier :

  • l’intérêt nouveau des acteurs du monde de l’art pour le croquis et l’esquisse
  • le croquis et l’esquisse dans le discours critique et dans le discours des créateurs aux XVIIIe et XXe siècles (valorisation / dévalorisation ; esquisse et genèse de l’œuvre)
  • |es principes esthétiques et philosophiques de leur valorisation ; en particulier les rapports que ces formes entretiennent avec des notions telles que la naïveté et la modernité ; le statut de l’inachevé / du non-fini ; le rôle de l’imagination et de la perception ; ou encore les liens avec la philosophie vitaliste
  • la transposition de ces formes plastiques en littérature et ses modalités : l’esquisse ou le croquis littéraire de paysage, de scène de mœurs… ; les liens entre esquisse/ croquis et le genre du poème poème en prose
  • les figures du dessinateur dans les œuvres littéraires
  • le livre d’artiste
  • la pratique des écrivains-dessinateurs

Journée d’étude du 16 mai 2014. La création par le vide

La première journée d’étude, consacrée à l’esquisse – comme œuvre qui a l’apparence du provisoire –, sera suivie d’une deuxième journée qui met en question la notion même d’achèvement en ce qu’elle s’intéresse aux processus de création dont le propre est de couper, de creuser, d’introduire du vide dans ce qui serait, sinon, perçu comme trop compact ou continu. Ce travail qui semble revenir en arrière, s’arrêter à une étape de la création, donne ainsi l’impression de l’inachèvement d’une œuvre que seule l’imagination ou la perception du lecteur, auditeur ou spectateur pourra compléter. Cette inscription dans l’œuvre du processus de son élaboration, figé dans l’instant d’une hypothétique interruption, peut prendre différentes formes : le silence en musique, le blanc dans le texte, l’apparition de la toile dans un tableau. Mallarmé veut « creuser le vers », Rilke s’inspire – et essaie de la transposer dans ses poèmes – de la technique du « moulage à creux perdu » ou encore du travail du tailleur de pierre qu’il a appris aux côtés de Rodin (créer revient alors à enlever la matière pour extraire une forme de la pierre ou du marbre, une forme qui y serait virtuellement inhérente, mais invisible). Son célèbre sonnet « Torse archaïque d’Apollon » est une trace de cette inspiration, décrivant la sculpture incomplète, fragmentée par le temps qui passe, dont la richesse provient précisément de l’incomplétude, de l’inachèvement, ouvrant la voie à une multitude de virtualités.

Nous verrons dans quelle mesure il est possible de transposer ce que l’on peut appeler le vocabulaire de la négation à différentes formes d’expression artistique et d’établir ainsi des analogies entre elles.

Quelques pistes soumises à la réflexion :

  • l’évidement, le creusement de la matière, l’élimination : creuser le vers ou la langue, tailler le bloc
  • le creux : le moulage en sculpture, l’empreinte en creux, la gravure sur bois
  • le rôle créateur du blanc : les blancs du texte, la réserve du papier ou de la toile, le silence en musique
  • le fragment : il s’autonomise, faisant signe vers un tout absent, ou il devient le matériau d’une création par assemblage (Rodin)
  • la rhétorique de la négation : les figures de la négation et du non-dit (l’ellipse, la réticence, la litote etc.) ; les titres paradoxaux (par exemple : Romances sans paroles de Verlaine, Le livre d’images sans images de Hans Christian Andersen etc.)